vendredi

Il est des jours longs où le temps las marque nos peaux fatiguées, et lourdes de sommeil et de plaisir nos paupières entr'ouvertes s'étreignent si fort que la terre tremble. Ces jours sont révolus ; et si c'est le même ciel ici que là bas, j'envoie à travers les airs des mots d'amour des poèmes des mélodies, tout ce que j'ai pu trouver pour dire autrement les phrases simples, absconses par la distance et les vieilles pudeurs, les peurs enfouies que croire nous perdra-encore.
J'ai des projets plein la tête et le matin quand tu te réveilles loin du lit qui nous a cachés et découverts, loin de ma bouche qui t'appelle et de mes yeux qui pleurent, je vis par procuration ce doux cocon créé de toutes pièces sans lequel je ne trouverai pas la force de me lever, je rêve de retour avant d'être partie, parce que l'absence ne peut éprouver qu'une affection que je sais déjà dans mon coeur et dans mon corps. Parce que l'absence ne renforce ni n'apaise ce qui m'habite.

jeudi

A Dieu.

Je suis juste venue te dire que je rentrerai pas dans ton petit jeu, ces trocs à deux sous qu'on croit encore réalisables, alors que tout est mort, tout est bien, définitivement, mort. Et si nos péchés sont têtus, c'est pour ça qu'il m'en coute toujours de te dire adieu- loin des yeux, loin des coeurs et surtout loin des rancoeurs, tout est brouillé et vide de sens. Alors j'aurai aimé autre chose mais je garderai pour moi les possibles, il est trop tard pour tout recommencer. Je me plait à m'imaginer comme une sorte de pirate avide de vent salé qui rentre au port chaque soir inchangé et repart chaque matin courtiser la houle. Bon, c'est encore la tristesse du fini- rien de neuf et l'ailleurs est un mythe pour faire chanter les femmes à marins. Je salue bien bas nos bagatelles d'amoureux transis, applaudis le spectacle à tout va et claque la porte au nez à ma carrière de poète.
Fumer encore une dernière cigarette jusqu'à ce que mon coeur explose et s'en aillent en cendres toutes ces idées qui m'obsèdent la sobriété vaincue, remisée à sa juste place c'est à dire au fond d'un ventre qu'elle n'aurait jamais du quitter.

Non fondé

J'ai mal connu ton visage, à force de discours j'ai oublié la force des moments volés et les vides qui se créent quand on arrache encore vif le cœur d'un rêve carressé longtemps à la lumière des nos illusions. Déception de laisser à terre un morceau de soi, et reprendre le large avec une gêne empressée qui laisserait à penser qu'on est toujours moins libre vis à vis de soi, mais toujours moins dépendant quand même du sol qui nous a porté. J'ai mal connu ce qu'un esprit simple peut donner quand on parle de bonté naturelle, instinctive, matricielle, en niant chez ma petite personne la possibilité d'un altruisme grotesque et paroxysmique dans la perte de soi. J'ai mal connu tes mots enfin, reçus sans être vécus, sans y trouver la résonance qu'ils auraient du porter, sans frôler même leur insupportable vérité qui, débordant les parois du sens premier, appelaient à un avenir plus certain.

Mea culpa.

lundi

Ta longue désespérance qui t'a poussé au bout de la route, vacillant et pris au piège de tes éternels soupçons, me semble une grande machine de guerre à faire l'amour, et à égrener sur un chapelet incertain de sombres prières de retour. Car tes grandes mains s'agitent sur mon corps absent l'étreigne et le froisse, le rêve jusqu'à lui donner une réalité et puis la lui faire perdre dans un absurde mouvement de renonciation. Il est muet ce cri d'abandon, cette offense suprême sublimée en grâce ténébreuse et discrète, et pourtant il me parvient et me touche là où je me croyais protégée.

(...)

comptoir.

allons rire et couvrir le monde de nos bras devenus immenses à force d'oppression, reprenons ces vieux poèmes oubliés et braillons les sur tous les toits de la ville, qu'on nous entende jusqu'au congo, jusqu'à la toute dernière fin, jusqu'à ce que la vielle d'en face vienne avec nous danser et fumer et cracher sur les chats. oh oui, chantons encore sur ce qu'il nous reste de temps à vivre et de choses à connaître, sur nos amours tardives et honteuses, sur nos pensées sublimes et poussiéreuses, et nos inclinations, furtives et vénéneuses.
marchons encore dans l'obscurité tapie à chaque coin de rue, et repoussons la jusqu'à la mer, avant que le vent nous emporte sur un air de tango, venu de nulle part, et une odeur suave, du creux de tes reins.

tentative d'alchimie.

j'ai tout vu au fond de tes yeux, le gouffre de l'éternité, la mémoire d'un monde qui s'oublie, et j'ai ressenti l'abîme profonde de ce qui a été enfoui, et le nouveau souffle qu'exhalait la modernité, offerte comme une femme légère. c'était comme une rumeur, un écho à peine perceptible de ce qui survit quand les paupières se ferment, cet entre-monde peuplé d'inconnu et de rêves, un indicible précipice où se logent les désirs que l'on veut cacher ou que l'on ignore. j'ai tout vu, tout senti le temps d'un battement de cil, avant que tout m'échappe encore, alors que je n'avais jamais été aussi proche de la vérité.
doux supplice dans un éclair de clarté, avant de retomber dans les couloirs méandreux de la petite routine. tendre torture que j'appellerai toujours contre moi même, pour un idéal supérieur, mais bafoué, mais refoulé, mais chuchoté dans l'indistinct, quand les mots n'ont plus leur sens créateur premier. restaurer l'émotion principielle dans une parole maîtrisée.